Dans sa série Torse d’homme, le peintre Mao Wu présente 46 tableaux cadrant des hommes torse nu d’âges différents, dans des scènes de vie qu’on pourrait supposer privées. À y regarder plus attentivement, on pourra y reconnaître Vladimir Poutine (sans surprise), Justin Trudeau (boxeur émérite) et même Elio Di Rupo (à l’occasion de l’inauguration de la piscine du Grand-Large, à Mons en 2011). Dans sa pratique, Mao Wu s’approprie des images existantes qu’il détourne pour créer des œuvres à la fois critiques et humoristiques sur des questions de société, comme les représentations symboliques de la masculinité. Tous ces torses appartiennent à des hommes politiques qui ont le pouvoir dans la peau. Mais soudain, le roi est nu…
Xavier Ess
Art contemporain : qu’est-ce qui remue la jeune génération ? Les lauréats d’ArtContest 2024 nous donnent des pistes
Un vieux briscard de la belgitude et un jeune peintre chinois sorti de l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles partagent les espaces de Hôte Gallery. Ils sont réunis dans un dialogue autour d’un thème commun : la personnification du pouvoir politique. Les pièces originales de la série consacrée par Bucquoy aux présidents américains ont été rassemblées pour l’occasion. Elles trouvent un écho dans la série dédiée par Mao Wu aux torses d’hommes politiques présentée à ArtContest 2024 et reprise ici. Dans un triptyque dont le propos politique est aussi ironique que finement observé, Mao Wu fait nager Bart De Wever dans une mer jaunâtre évoquant le Piss Christ de Serrano. Les deux artistes se sont aussi intéressés à la monarchie belge. Bucquoy érotise les photographies officielles du roi Baudouin et de la reine Fabiola, tandis que Mao Wu se tourne vers le roi Philippe avec qui il partage un même appel pour la peinture. La satire artistique à l’endroit de l’autorité est ancienne. Elle émerge en Belgique avec les caricatures de Félicien Rops. Poursuivie par James Ensor et Marcel Broodthaers, elle forme une tradition féconde dans laquelle l’humour est un moyen politique. Nul portrait officiel ou image protocolaire dans Lèse-majesté. Jan Bucquoy – Mao Wu : l’exposition se situe dans le droit fil de la « zwanze ». Derrière la moule de Broodthaers, il y a le slip de Bucquoy. Cette tradition de l’outrage plastique aux bonnes mœurs politiques prend toutefois des voies différentes. Bucquoy possède un esprit post-surréaliste qui lui vient de sa proximité avec Marcel Mariën. Il détourne, retouche, maquille, coiffe d’un slip des images anciennes pour renégocier notre perception de la figure qui pose. Mao Wu est peintre. Engagé dans la voie ouverte par Luc Tuymans, il s’approprie les images de responsables politiques qu’il trouve dans les médias. Ces images sont recadrées, coupées, amputées, repeintes pour prendre une autre signification.
Denis Laoureux
Historien de l’art, curateur, professeur de l’Université libre de Bruxelles
Le culte de la personnalité de Mao Zedong comprenait un aspect « sportif » particulier : la traversée à la nage du fleuve Yangtsé. Le Grand Timonier l’a pratiquée 42 fois, notamment en 1966, à plus de 70 ans, annonçant symboliquement l’intensification de la Révolution culturelle en République populaire de Chine. C’est en découvrant ces traversées que Mao Wu (1997), peintre originaire de la province du Sichuan, formé à Beijing, Nantes et Bruxelles (Académie Royale des Beaux-Arts), où il réside aujourd’hui, a commencé à s’intéresser aux images de politiciens torse nu, en maillot de bain ou se dévêtant pour recevoir un vaccin. Sa série Torse d’homme, entamée en 2021, reproduit à la peinture à l’huile et à l’acrylique des photographies -prises par des photographes accrédités ou volées par des paparazzis, mais toujours authentiques- en cadrant sans dévoiler la totalité du visage. Musclés ou ventripotents, minces ou gras, les puissants de ce monde y perdent de leur aura, bien que certains profitent de la situation pour mettre en scène leur virilité.
Dans Landless Sea (2025), Mao Wu envoie tout ce petit monde -de Churchill à Angela Merkel, de Fidel Castro à Alexander De Croo- à la mer, pour une baignade sans frontière, tous dans le même bain d’un monde « mondialisé », tous également vulnérables au milieu de l’immensité bleue. S’il s’agit aussi de baignade, c’est dans le jaune -bière ? urine ? mais surtout la couleur de la N-VA- que patauge A Belgian Politician (2025), au sein d’un triptyque réalisé à l’huile. Et c’est sur un monochrome rouge -les futurs incendies du dérèglement climatique ?- que s’ébattent les animaux de compagnie de personnalités politiques réunis dans Waste Land (2025) -saurez-vous y retrouver Maximus Textoris Pulcher, le chat de notre Premier ministre ? Mao Wu s’inscrit ainsi dans une longue tradition occidentale du portrait au chien, puis du portrait de chien, passant par Jan Van Eyck (Les Epoux Arnolfini), Le Titien (Portrait de Charles Quint) ou encore Alexandre-François Desportes (Pompée et Florissant).
Estelle Spoto